« 4 janvier 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 7-8], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6442, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 4 janvier 1855, jeudia soir, 4 h. ½
Que tu es gentil, mon Toto, de trouver un peu de distraction dans mes
pauvres petits dîners bourgeois et surtout d’en faire à toi seul tous
les frais d’esprit et de gaîté. Je ne sais pas, mon pauvre adoré, ce que
j’aime et j’admire le plus en toi : de ton génie toujours sublime ou de
ta bonté presque divine mais je sens que je suis profondément touchée et
reconnaissante chaque fois que tu daignes être pour moi et pour ceux qui
m’entourent si simplement cordial et indulgent. Je suis charmée que le
brave Durand ne se soit pas
senti blessé de son exclusion forcée de notre petit gala d’hier. Plus le
bonhomme est susceptible et moins je voudrais lui faire de peine. Quant
aux Asplet, Charles du moins, il n’a pas l’air
de se douter qu’il est en reste de politesse avec moi. C’est peut-être
la première fois de ma vie que je fais des AVANCES à un homme mais à
coup sûr ce sera la dernière. Du reste, je ne m’en émeus pas autrement
car il est certain qu’il n’y a aucune intention grossière de la part de
ce débonnaire Jersiais. Ma stupidité sentimentale est seule dans son
tort. Cela lui apprendra à s’exagérer la reconnaissance et à pousser la
naïveté jusqu’à faire monnaie d’une vieille effigie non contrôlée. Vrai,
Dieu ! quelle broussaille autour de mon billet doux. Je te conseille
d’en passer et des meilleures, s’il y en a, pour arriver tout droit à ma
chose importante.
Mon Toto, je vous aime mais ne croyez pas que je
sois dupe de votre aplomb affectéb sur vos nouvelles chaumontelleries1. Je sais que les lettres d’Hetzel2 peuvent à la
rigueur remplacer le CARABINIER de
Charles, QUI N’ÉTAIT PAS AMUSANT, mais je sais aussi que mon
ancienne bonasserie a fait place à la méfiance la plus féroce et que
vous ne mourrez que de ma main. Maintenant voyez si toutes les
mystérieuses lettres… de l’alphabet valent que vous risquiez pour elles
votre précieuse vie. En attendant que vous ayez réfléchi sur le
dangereux plaisir que vous allez chercher en ville et ailleurs, je vous
baise comme le plus innocent des hommes. Vos crimes ne perdront rien
pour apprendre tandis que mon cœur se dépêche de vous aimer et de vous
croire le plus honnête des Toto.
Juliette
1 Néologisme de Juliette sur l’affaire « Chaumontel » : expression empruntée aux Petites Misères de la vie conjugale de Balzac où le héros essaie de justifier ses absences par « l’affaire Chaumontel » qu’il invente de toute pièce, mais sa femme Caroline n’est pas dupe.
2 Hugo correspond avec Hetzel au sujet de la publication des Contemplations.
a Le jour initialement marqué mercredi est corrigé d’une autre main.
b « affectée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
